Epidémiologie des spondylarthropathies

Professeur Alain Saraux, service de rhumatologie,CHU de Brest.

En 1998,l'épidémiologie des spondylarthropathies reste mal connue en France.

Cette méconnaissance est regrettable essentiellement pour trois raisons :

- Connaître leur prévalence permettrait une juste prise en charge en terme de planification de Santé.

- L'étude de l'évolution de l'épidémiologie au fil du temps se heurte à l'absence de mesure initiale.

- Aucune comparaison géographique (terrain génétique et environnement) ne peut être conduite.

Le regroupement des différentes maladies qui s'articulent autour du concept de spondylarthropathie (spondylarthrites ankylosantes, arthrites réactionnelles, rhumatismes psoriasiques, rhumatismes des entérocolopathies, syndrome acné pustulose hyperostose ou SAPHO, et les spondylarthropathies indifférenciées), ainsi que la description de critères de classification commun, doivent maintenant permettre la réalisation des travaux épidémiologiques que le morcellement rendait impossible.

En France, pour la caisse d'assurance maladie du régime général, la prévalence des exonérations pour spondylarthrite ankylosante grave est de 47+/-5 pour 100 000 personnes protégées par le régime général. Celle des autres spondylarthropathies ne peut être appréciée par la caisse en l'absence de prise en charge dans le cadre des 30 affections de longue durée. Quoiqu'il en soit, seules certaines spondylarthrites graves sont déclarées (et certains patients déclarés spondylarthrite ankylosante souffrent d'une toute autre affection) et les autres spondylarthropathies ne sont pas déclarées, si bien que tenir compte des chiffres de la caisse n'a pas de valeur en terme d'épidémiologie des spondylarthropathies.

Une seule étude Française en population, effectuée à partir d'un dépistage par appel téléphonique, a permis d'étudier leur prévalence sur l'ensemble de la Bretagne (grâce à l'appui des membres des associations de malades). Il apparaît que la prévalence des spondylarthropathies est de l'ordre de 0,5 %, presque aussi élevée que celle de la polyarthrite rhumatoïde (spondylarthropathies 0.47% (0.22%-0.72%), polyarthrite rhumatoïde 0.62 % (0.33%-0.91%)).

Contrairement aux idées préconçues, la prévalence des spondylarthropathies semble aussi élevée chez les femmes que chez les hommes (mais les spondylarthropathies sont probablement moins sévères sur ce terrain, expliquant l'apparente prépondérance masculine observée en milieu rhumatologique). Un travail doit être conduit en 1999, sous l'impulsion de la Section Épidémiologie de la Société Française de Rhumatologie, sur plusieurs régions françaises, pour confirmer ces résultats préliminaires et apprécier les variations régionales.

En Europe, quelques travaux ont essayé de définir la prévalence des spondylarthropathies, mais les différences méthodologiques rendent difficile la comparaison entre les pays. Dans 4 îles Écossaises, par exemple, la prévalence des spondylarthropathies rapportées par les généralistes a été estimée à 0.21/100. A l'opposé, en Allemagne, le récent travail de Braun et coll. suggère que la prévalence des spondylarthropathies est très élevée chez les allemands porteurs de l'allèle HLA B27 (19 des 140 donneurs de sang porteurs de l'allèle HLA B27 examinés par un rhumatologue, qui s'appuie sur une imagerie par IRM en cas de symptômes, sont atteints d'une spondylarthropathie) si bien que la prévalence des spondylarthropathies devrait être très élevée dans la population générale où près de 10% des habitants sont porteurs de cet allèle..

Aux USA, en extrapolant la prévalence des spondylarthrites ankylosantes, des rhumatismes psoriasiques, et des arthrites des entérocolopathies (c'est à dire sans inclure les arthrites réactionnelles et les spondylarthropathies indifférenciées) rapportées dans les études en population, R C Lawrence et coll estiment que la prévalence des spondylarthropathies est au minimum de 0.21%. Dans certaines tribus d'indiens d'amérique du nord et chez les eskimos de l'Alaska (Inupiat, Yupik), la prévalence des spondylarthropathies déclarées dans les dossiers médicaux semble plus élevée que celle qui a été observée dans les études épidémiologiques effectuées dans la population générale des USA (jusqu'à 1.7 % des eskimos Inupiat de sexe masculin souffrent de spondylarthropathies, et ces chiffres sont très inférieurs à ceux observés pour les seules arthrites réactionnelles chez les indiens Haida et Pima). La forte prévalence de l'allèle HLA B27 dans ces populations pourrait en être l'explication.

En Asie, peu de travaux sont disponibles, mais Wigley et coll ont observé que la prévalence de la spondylarthrite ankylosante (les autres spondylarthropathies n'ont pas été étudiées) est de l'ordre de 0,26 % en Chine, au nord comme au sud. Ces chiffres semblent proches de ceux observés dans les populations caucasiennes, et la prévalence de l'allèle HLA B27 dans la population chinoise est aussi proche de celle observée dans les populations caucasiennes.

En Afrique noire, la prévalence de la spondylarthrite ankylosante semble très faible et les observations de spondylarthropathies étaient exceptionnellement rapportées avant l'éclosion de l'infection par le VIH. En deux ans, l'examen systématique de tous les patients hospitalisés pour un rhumatisme inflammatoire dans le centre hospitalier de la capitale du Rwanda (Kigali) ne nous a pas permis d'en observer un seul cas. Cette apparente rareté semble être due à la faible prévalence de l'allèle HLA B27 chez les africains. Des arthrites réactionnelles sont néanmoins observées, surtout dans un contexte vénérien, chez des patients infectés par le VIH et sans association avec HLA B27.

En conclusion, il ressort :

- que la prévalence des spondylarthropathies n'est connue de façon précise dans aucun des pays du monde, faute d'études épidémiologiques.

- que la prévalence des spondylarthropathies ne peut donc pas être comparée d'un pays à l'autre avec précision.

- qu'il semble exister des différences d'une ethnie à l'autre, peut-être expliquées par les différences de prédisposition génétique (jusqu'à 40 % des eskimos peuvent être porteurs de HLA B27 contre moins de 10 % des Français et moins de 5% des Africains).

Bibliographie:

- European Spondylarthropathy study Group. Arthritis Rheum, 1991, 34, 1218-1227

- P Fender et coll, Rev Epidem Sante pub, 1997, 45, 454-464

- A Saraux et coll, Soumis pour publication.

- MM Steven et coll, Ann Rheum Dis, 1992, 51, 186-194

- J Braun et coll, Arthritis Rheum, 1998, 41, 58-67

- RC Lawrence et coll, Arthritis Rheum, 1998, 41, 778-779

- GS Boyer et coll, J Rheumatol, 1990, 17, 489-495

- GS Boyer et coll, J Rheumatol, 1988, 15, 678-683

- K Oen et coll, Arthritis Rheum, 1986, 29, 65-74

- RD Wigley et coll, J Rheumatol, 1994, 21, 1484-1490

- P Blanche et coll, J Rheumatol, 1993, 20, 2123-2127